Annick Coupé dénonce les renoncements sociaux du gouvernement Interview d’Annick Coupé - Porte-parole de Solidaires dans Libération du 03/03/2014

Annick Coupé, porte-parole depuis 2001 de l’Union syndicale Solidaires, revient, pour Libération, sur la politique sociale et économique du gouvernement.

Le « pacte de responsabilité » tient-il du « marché de dupes » ?

Il pose deux problèmes : c’est une fois de plus une réponse aux demandes du patronat de baisse du coût du travail, après le pacte de compétitivité de l’an passé. Avec toujours cette logique : le patronat revendique toujours plus, le gouvernement cède toujours plus. Ensuite, il laisse entendre une prise de responsabilité du patronat. Mais on ne peut pas dire que les aides et les exonérations diverses et variées depuis vingt-cinq ans, entre 200 et 250 milliards d’euros, aient créé des emplois.

N’assiste-t-on pas, sur le pacte, à un simulacre de négociation ?

C’est toute l’ambiguïté de François Hollande. Il dit qu’une de ses priorités vise à rétablir le dialogue social, avec notamment l’instauration d’une grande conférence sociale… Mais nous ne sommes pas dans un vrai dialogue social où les contradictions s’expriment, où il peut y avoir des compromis dans le cadre de rapports de force. Sur les retraites par exemple, tout était soi-disant sur la table. Mais le gouvernement avait déjà arbitré. Pour équilibrer, il aurait pu au moins faire un geste sur le Smic ou le maintien des salaires dans la fonction publique. Rien.

Qu’est-ce qui distingue ce gouvernement des précédents ?

Pas grand-chose. La première année, avec l’annonce de la conférence sociale, nous avons joué le jeu. Aujourd’hui, ce n’est que du formel et de l’affichage. Quand la prochaine conférence sociale se tiendra, le pacte de responsabilité aura été acté… Ce n’est pas ça, la social-démocratie.

Quels rôles jouent la crise actuelle et les pressions « austéritaires » de la Commission européenne ?

Il y a des injonctions contradictoires. De nombreux rapports démontrent ainsi que les politiques d’austérité mises en œuvre en Europe sont catastrophiques. Le gouvernement poursuit pourtant sur la logique des politiques de rigueur. Et rien qui pourrait nous sortir de la récession.

Les chiffres du chômage vous donnent raison ?

Hélas, oui. Mais personne ne peut se satisfaire de l’aggravation du chômage. On ne voit pas comment la politique économique actuelle pourrait commencer à inverser la courbe du chômage. On assiste à des grandes démonstrations de porte-parole du gouvernement, mais plus personne n’y croit.

Quelles sont vos solutions ?

Il faut aborder les questions de fond et arrêter les bricolages. A Solidaires, nous sommes prêts par exemple à remettre sur la table la réduction du temps de travail. Nous l’avons dit à plusieurs reprises au gouvernement. Pourquoi ne serait-il pas possible d’engager un débat de société sur cette question dans un pays où il y a 5 millions de chômeurs ? Au moins pourrait-on avoir un vrai échange politique et citoyen. Mais c’est un blocage total. Il n’y a plus de discussion politique sur des choix de société, et les choix ne sont pas ceux d’un gouvernement de gauche, pas même social-démocrate. Avant d’être des gestionnaires, les politiques doivent être des porteurs d’idées de projet de société !

Autre proposition ?

Il y a la question du poids des actionnaires. Quand on regarde les chiffres d’investissements et les dividendes, on a des courbes qui se croisent, et dans le mauvais sens. Le gouvernement pourrait travailler à « prioriser » l’investissement plutôt que les actionnaires, à mettre en place des éléments de limitation du poids des actionnaires dans les entreprises. Et rien du tout.

Est-ce une vraie déception, deux ans après la fin du sarkozysme ?

Nous savions que le programme de Hollande n’était pas révolutionnaire. Mais les mises en œuvre de politiques libérales se sont accélérées à un rythme inimaginable. Chez les militants, il y a à la fois beaucoup de colère et un « déboussolement ». Où vont-ils ? Il y a beaucoup de tension dans la société, liées au chômage, à la pauvreté… Et il y a les rapaces de l’extrême droite qui tentent de récupérer la mise. Une sidération s’instaure chez les salariés face à un gouvernement de renoncement.

On ne voit pourtant guère de mouvements sociaux européens d’ampleur ?

Nous avons du mal à reconstruire un front social européen. J’étais à Athènes il y a quinze jours dans le cadre de l’Alter Sommet. En deux jours, j’ai assisté à trois manifestations. En Espagne, le mouvement syndical classique a des difficultés. Mais une marche sur Madrid est prévue dans trois semaines. Il y a des choses intéressantes comme Occupy Francfort ou Alternativa à Bayonne… Le mouvement syndical classique a cependant du mal à prendre en compte ces formes de luttes. En France, on essaye. Ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes est vraiment intéressant : c’est une mobilisation citoyenne qui repose des questions fondamentales de société à un gouvernement complètement incapable de le comprendre. C’est une période sombre, sans être pour autant morne plaine…

3 mars 2014